Oui, tu peux faire expulser un locataire qui pourrit la vie de l’immeuble. Mais jamais toi-même, et jamais sur la seule colère des voisins. Il faut un manquement prouvé à son obligation de jouissance paisible, une mise en demeure, puis une décision du juge qui résilie le bail ou constate la clause résolutoire.
Le chemin est long. Et il commence bien avant le tribunal.
Sur quelle base légale peux-tu demander l’expulsion ?
Tout part de l’article 7 b de la loi du 6 juillet 1989. Le locataire doit user paisiblement du logement, suivant la destination prévue au bail. Le Code civil dit la même chose avec d’autres mots : l’article 1728 l’oblige à user du bien raisonnablement, et l’article 1729 te permet de demander la résiliation du bail s’il ne le fait pas.
Encore faut-il que le trouble dépasse ce qu’on doit supporter quand on vit en immeuble. Les bruits de la vie courante ne comptent pas. Un enfant qui court, une machine à laver en journée, une porte qui claque de temps en temps, aucun juge ne résiliera un bail pour ça.
Ce qui compte, ce sont des nuisances répétées, excessives ou anormales au regard des usages et des horaires. Les tribunaux retiennent surtout :
- le bruit nocturne ou permanent (fêtes à répétition, musique forte, cris)
- les odeurs persistantes, d’ordures ou d’animaux par exemple
- les menaces, insultes ou violences envers les voisins
- les dégradations des parties communes et le non-respect du règlement de copropriété
Détail qui change tout : ton locataire répond aussi des troubles causés par les personnes qu’il héberge ou qu’il reçoit, même majeures. Un colocataire bruyant ou un ami qui squatte le canapé tous les week-ends engagent sa responsabilité à lui. Et si c’est ton propre logement qui trinque, tu as d’autres recours contre un locataire qui dégrade les lieux.
Que risques-tu si tu ne fais rien ?
Beaucoup de bailleurs pensent que les nuisances sont l’affaire du locataire et des voisins. C’est faux, et ça peut coûter cher.
L’article 6-1 de la loi de 1989 t’oblige, après une mise en demeure motivée d’un voisin, à utiliser les droits dont tu disposes pour faire cesser les troubles causés par ton occupant, sauf motif légitime. Si tu restes les bras croisés, la victime peut saisir le tribunal et te réclamer des dommages et intérêts.
Depuis la loi du 15 avril 2024, l’article 1253 du Code civil pose aussi une responsabilité de plein droit pour celui qui est à l’origine d’un trouble excédant les inconvénients normaux du voisinage. Pas besoin de prouver une faute. Le texte vise d’abord l’auteur du trouble, donc ton locataire. Toi, tu réponds au titre de l’article 6-1 si tu laisses faire.
En copropriété, le syndicat, ou même un copropriétaire voisin, peut aller plus loin. Il peut agir à ta place par l’action oblique et demander lui-même la résiliation du bail, à condition de prouver la violation du règlement, ta carence et le préjudice subi. Autant garder la main sur ton propre dossier.
La clause résolutoire pour troubles de voisinage suffit-elle ?
Elle aide, mais elle ne te dispense pas du juge. Et il faut d’abord qu’elle figure dans ton bail.
Le point de départ, c’est l’article 4 g de la loi de 1989, qui interdit en principe les clauses de résiliation automatique. Il n’admet d’exception que pour quelques manquements, dont les impayés et le non-respect de l’obligation d’user paisiblement des locaux, à une condition précise. Les troubles de voisinage doivent avoir été constatés par une décision de justice passée en force de chose jugée.
Cette possibilité existe depuis la loi du 5 mars 2007. La loi du 27 juillet 2023, dite anti-squat, a rendu la clause résolutoire obligatoire dans les baux d’habitation, mais seulement pour les impayés de loyer ou de charges et le dépôt de garantie non versé. Pour les nuisances, la clause reste facultative. Relis ton contrat avant de compter dessus.
Et même quand elle y est, il te faut deux étapes. Une première décision qui reconnaît les troubles, puis le constat de la résiliation par le juge, qui ordonne l’expulsion. Sans clause, tu demandes directement au juge de prononcer la résiliation judiciaire. C’est alors lui qui apprécie si la faute est assez grave.
Franchement, dans la plupart des dossiers, c’est la résiliation judiciaire qui fait le travail.
Quelles preuves réunir pour convaincre le juge ?

Le juge ne tranche pas sur une impression. Il veut des faits datés, répétés, et des noms. Une pétition anonyme ou un mail groupé du conseil syndical ne pèsent presque rien face à un locataire qui conteste.
Ce qui marche le mieux :
- le constat d’un commissaire de justice, idéalement à l’heure où les nuisances se produisent
- des attestations de témoins nominatives, écrites et signées, avec des dates et des faits précis
- les plaintes ou mains courantes déposées par les voisins
- les courriers du syndic, les procès-verbaux d’assemblée générale qui évoquent le problème
- tes propres mises en demeure et les réponses du locataire, s’il y en a
Le plus difficile, c’est souvent d’obtenir les témoignages. Les voisins se plaignent volontiers par téléphone, beaucoup moins sur papier, surtout quand le locataire en cause les intimide. Explique-leur que sans attestation signée, ta procédure s’arrête net. Plusieurs témoins qui décrivent la même chose à des dates différentes, c’est ce qui finit par emporter la décision.
Comment rédiger la mise en demeure ?
Avant le juge, tu dois laisser une chance au locataire de corriger le tir. La mise en demeure part par lettre recommandée avec avis de réception ou par commissaire de justice.
Elle doit être précise. Décris les troubles constatés, les dates, les plaintes reçues. Rappelle l’obligation de jouissance paisible de l’article 7 b. Demande la cessation immédiate des nuisances et annonce clairement qu’à défaut, tu saisiras le juge pour obtenir la résiliation du bail.
Garde un ton factuel. Une lettre agressive se retourne facilement contre toi à l’audience.
Si rien ne bouge, tente une solution amiable avant d’assigner : un conciliateur de justice, un médiateur ou une procédure participative. Ça ne marche pas toujours, mais le juge regardera si tu as essayé.
Comment se déroule la procédure jusqu’à l’expulsion ?
Une fois la voie amiable épuisée, la suite est très encadrée. Tu ne changes pas les serrures, tu ne coupes pas l’eau, tu ne vides pas le logement. Toute la procédure d’expulsion passe par le juge puis par un commissaire de justice.
- Tu assignes ton locataire devant le juge des contentieux de la protection du tribunal judiciaire, pour faire prononcer la résiliation du bail ou constater la clause résolutoire.
- Le juge statue sur la résiliation et, s’il te donne raison, ordonne l’expulsion.
- Le commissaire de justice signifie le jugement puis délivre un commandement de quitter les lieux.
- Le locataire dispose en principe de deux mois pour partir à compter de ce commandement.
- S’il reste, le commissaire de justice demande le concours de la force publique au préfet. Rien ne se fait sans son accord.
Prévois aussi deux freins. La trêve hivernale interdit les expulsions pendant l’hiver, et elle joue aussi pour un locataire bruyant. Le locataire peut en plus demander au juge de l’exécution des délais pour quitter le logement. Depuis la loi de 2023, ces délais vont de un mois à un an, contre trois mois à trois ans auparavant.
Que peut opposer le locataire pour contester ?

Il attaquera sur deux terrains. Le fond d’abord : il niera la réalité des troubles, parlera de bruits ordinaires, de voisins trop sensibles ou d’un conflit personnel. C’est là que tes attestations nominatives et ton constat de commissaire de justice font la différence.
La forme ensuite. Une mise en demeure trop vague, une clause résolutoire absente du bail, des preuves recueillies de façon douteuse, tout ça peut fragiliser ta demande même si les nuisances sont réelles.
Le juge regarde enfin la proportion. Un épisode isolé, même pénible, ne suffit pas à résilier un bail. Des troubles répétés malgré plusieurs avertissements, si. Plus ton dossier montre la durée et ta patience, plus la résiliation paraît justifiée.
Notre conseil : ouvre un dossier dès la première plainte. Une chemise, des dates, des copies. Tu ne sais pas encore si tu en auras besoin, mais le jour où tu en auras besoin, il sera trop tard pour le reconstituer.
FAQ
Peux-tu expulser un locataire bruyant sans passer par le juge ?
Non. Seul le juge peut résilier le bail ou constater la clause résolutoire, et seul un commissaire de justice peut procéder à l’expulsion. Changer les serrures ou sortir les affaires du locataire t’exposerait à des poursuites pénales.
Le locataire est-il responsable du bruit fait par ses invités ?
Oui. Il répond des troubles causés par les personnes qu’il héberge ou qu’il reçoit, même majeures. Ces nuisances peuvent donc justifier une mise en demeure puis une demande de résiliation contre lui.
Peux-tu simplement refuser de renouveler le bail ?
Pour une location vide, tu peux donner congé pour motif légitime et sérieux, au moins six mois avant la fin du bail. Les troubles de voisinage répétés et prouvés peuvent constituer ce motif. Le locataire peut contester le congé, donc garde tes preuves.
Un voisin peut-il agir directement contre toi ?
Oui. S’il t’a mis en demeure et que tu n’as rien fait, il peut saisir le tribunal pour engager ta responsabilité et réclamer des dommages et intérêts. En copropriété, le syndicat peut même demander la résiliation du bail à ta place.





